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MADELEINE ET MADAME IRMA

Que penser de la folle curiosité des humains qui passent leur temps à se préoccuper des choses qui leur arriveront dans le futur, et pour cela oublient de savourer l'instant présent ?

Soyons honnêtes, ce n'est pas là un phénomène de société lié au grand chambardement auquel nous assistons depuis la fin des années 60. De tout temps les hommes se sont préoccupés de savoir s’ils allaient vers des lendemains qui chantent (la rencontre du prince charmant – ou de la princesses de leur rêve) ou d'acquérir la certitude que Bobonne se fait léchouiller le sucre d'orge par le facteur. Entrailles fumantes, vol des oiseaux, marc de café, cartes, lignes de la mains, excréments divers, tout est bon aux haruspices, augures, oracles, pythonisses, devins, sorciers, pour tirer profit de la misère humaine. Madame Irma a encore de beaux jours devant elle.

Je me souviens de plusieurs fins du monde annoncées, et de quelques ramollis de la cafetière attendant l'instant fatal au sommet du mont Ventoux. Quand Athéna apparaît à Ulysse, ou Marie à Bernadette, c'est toujours un signe venu de Zeus ou de Jéhovah d'où peuvent être déduites les prévisions les plus abracadabrantesques. Mais à toutes ces belles prophéties on ne donne jamais aucun sens clair, afin que la postérité puisse leur appliquer celui qui lui conviendra.

Sans aucune raison, comme une image venue brusquement du passé, un petit bout de vie jusqu’alors oublié, je me suis mis à évoquer Madeleine.

Quand je l'ai connue c'était déjà une vieille femme — c’est-à-dire qu'elle avait l’âge que j'ai aujourd’hui au moment où j'écris ces lignes. Elle vivait pas loin de chez moi, à Montmartre, misérablement logée dans une cave aménagée qui prenait le jour par un soupirail donnant sur la rue. De là elle avait vue sur les chevilles des passants. Et comme elle ne sortait jamais de ce taudis, ce défilé de cheville était devenu son univers. Le monde n'était peuplé que de chevilles.

Nous étions quelques-uns, artistes faméliques mais généreux, à veiller sur elle. Nous faisions ses commissions. Pas grand-chose… une baguette de pain, une boite de sardines, une bouteille de lait… Elle nous racontait le Montmartre de sa jeunesse. Elle avait connu Picasso. Elle avait même posé pour lui. Elle avait été sa maîtresse. De temps en temps, pour payer les séances de pose, le beau Pablo lui faisait cadeau d'une toile. Elle eut préféré quelque menue monnaie, mais l'Espagnol était un amant exceptionnel, et Madeleine avec ses 25 ans avait plus envie d'amour que de numéraires, et elle acceptait sans rechigner les croûtes qu'elle ne suspendait même pas aux murs de sa chambre. En fait, elle les trouvait horribles.

Pour gagner sa vie, Madeleine vendait son corps. Pas régulièrement. Seulement quand la nécessité se faisait sentir.

Et c'est là que nous arrivons au sujet du jour.

Madeleine n’entreprenant rien dans sa vie sans consulter madame Irma (qui ne s’appelait pas forcément Irma). Un nouvel amour, un voyage, un projet quelconque nécessitait impérativement l'assentiment des cartes, ou de la boule de cristal, ou d'un foie de poule noire.

Un jour, madame Irma retourna la mauvaise carte. Madeleine comprit que son existence touchait à sa fin. Dur de mourir au printemps…

— Combien de temps ?

— Avant la fin de l'année, répondit madame Irma désolée.

Madeleine se prépara alors pour le grand voyage. Elle visita le curé, acheta une concession au cimetière, écrivit une lettre à sa vieille mère en Lozère, et distribua tous ses Picasso aux amis.

— Comme ça vous aurez un souvenir de moi.

Cinquante ans plus tard, Madeleine était toujours vivante. C'était madame Irma que la mort avait emportée avant la fin de cette année-là.

Quant aux amis de Madeleine, ils avaient beaucoup pensé à elle, plus tard, quand la côte du peintre… mais aucun d'eux ne s’enquit jamais de ce qu'était devenue leur généreuse donatrice.

 
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